mardi, 13 mai 2008

La maison penchée...



En plein cœur du quartier fraîchement rénové, on peut l'apercevoir entre deux résidences à quelques pas d'un centre commercial. La maison penchée...

Beaucoup de passants font mine de l'ignorer, certains pressent même le pas lorsqu'ils longent sa clôture couverte de graffitis, ses fenêtres béantes comme des yeux crevés, son toit à moitié effondré et son jardin envahi de ronces et de d'objets de consommation abandonnés. Ferait-elle peur à ce point ? Bien que je ne me l'explique pas, sa présence me rassure. La maison penchée...

A chacun de mes passages quotidiens, je lui jette un regard bienfaisant et complice. Par le simple fait d'être encore ici, la rue et même le quartier, ont conservé une âme. Cela me rassure de la voir chaque jour pareille à elle même. Elle ressemble à un accident du présent, un rocher brisant l'indiférence des flots d'une rivière, une porte vers d'autres réalités. J'interprête aussi sa présence comme une invitation à percevoir les choses cachées, enfouies dans les mémoires ancestrales, dans mon inconscient. La maison penchée...

Je n'ai jamais franchi son portail autrement qu'en rêve. Elle me hante, cette silhouette sombre posée dans le froufrou verdoyant de son jardin. Elle incarne pour moi l'insondable mystère de la féminité, à la fois offerte et indéchiffrable. Les promoteurs n'ont pas réussi à la posséder, les chats de gouttières viennent y miauler et s'écharper à la pleine lune. Les clochards y finir leur nuit de saoûleries. Comment cette douce maladie à la normalité peut me mettre dans un tel état de jubilation ? A croire que je recherche systématiquement l'accroc dans le paysage, la faille chez le donneur de leçon, le furoncle sur le visage de l'ange ! Mais elle m'est devenue toujours plus essentielle. La maison penchée...

Ce matin , comme tous les matins, j'emprunte la fameuse rue où elle se trouve. C'est mon pèlerinage, mon instant sacré, ma quête. Je presse la pas devant la morne façade de la résidence qui la précède. La maison penché, petit sanctuaire qui, à chaque fois, me bouleverse. Ben mince alors ! Je ne vois, à sa place, que la vitrine d'un coiffeur pour dames. Puis mon reflet... un peu penché.

vendredi, 11 avril 2008

Meurtre au Petit Bosquet


Je sors, la truffe au vent,
quartier du Petit Bosquet :
une vieille gratte, rires laconiques
décor limé de vert et gris
flic au regard vide et morgue
herbe rougie, barrière, flash
l'homme allongé, c'est moi...


Trou noir dans les souvenirs
indices incendiés, vertige
de ma présence furtive
sans l'ombre d'un doute
je suis resté dans ce monde
pour l'autre, l'assassin connu
de moi seul. Seulement, l'oubli...


Mal au crâne, défoncé de surcroît
noyé dans la foule, il observe
lui, mon meilleur ami, à son bras
ma femme, lunettes noires,
je les suit. Dans la voiture
une paire de gants, des vêtements,
un sac plastic, ils s'embrassent...


Dans le journal, un titre :
« Meurtre au Petit Bosquet »
Trois lignes sur un mari aimé
et des orphelins sur le carreau.
Je ne clame pas vengeance
et quitte ce monde vert de gris
priant pour les amants-assassins...

vendredi, 21 mars 2008

Môo


Fille de servante
Môo est née dans les dépendances
où trimait sa pauvre mère.
Orpheline à peine sortie de l’enfance
elle remplaça la défunte dans toutes les corvées :
cuisine, ménage, linge de maison.

Les maîtres de Môo avaient trois fils
dont le second avait son âge.
Elle grandissait et devenait toujours plus belle,
mais sa condition de domestique
faisait qu’aucun des trois fils
n’avait encore considéré sa beauté.

Un invité étrange s’attardait le soir après le repas,
accoudé sur la rambarde du perron
il fumait sa pipe bourrée d’opium,
écoutant le chant des grillons dans la nuit.
Môo, à ce moment, traversa pied nus le jardin
pour vider une bassine d’eau au pied d’un manguier.

L’invité remarqua sa grâce et sa beauté,
et composa sur le champ ce poème :


"Une biche solitaire,
de son pas léger,
traverse un cimetière
pour se désaltérer.

La lune pâle éclaire
un pêcher en fleur,
La biche hume l’air
et tremble de peur.

L’esprit de sa mère
la couvrit de brume,
une fille en robe claire
vit l’homme qui fume.

Trois chasseurs épiaient
une biche dans la nuit,
L’esprit du lieu fumait
une vision le ravit."


Môo sentant sur elle le regard d’un homme
eut un frisson de surprise et s’enfuit
de son pas léger, accomplir sa corvée.

jeudi, 17 août 2006

Le violoniste

 

Quand il joue

Il se joue de tout

Miaule sur les toits

L’amour aux abois

 

L’étui au bras

Un matin il s’en va

Nous laissant fredonner

D’un cœur ébréché

 

Ses yeux trop bleus

Usés par les adieux

Se taisent dans l’air

Aux larmes amères

 

L’archet dessine

Sous l’arche divine

Les notes arrachées

Des vœux envolés

 


Garde-corps

 

Hauteur de l’air

Souffle à contre-désir

Avide et retenu

Une épaule

Cachée

 

Dans l’anse bleutée

Les voiles

Caressent doucement

De leur onde

Tes cils

 

Nénuphar

Posé dans la main

Se referment

Le sourire

Du jour mi-clos

 

Laisse le soleil

S’enfanter

Et nous ravir…

 

 

mercredi, 07 décembre 2005

Ginger (conte ordinaire sur Terre)

Il était un fois une décharge à ciel ouvert

Paradis originel car les anges la virent s’échouer

Sur ce ventre chaud au parfum de mort,

Se mouvait alors la silhouette chétive de Ginger

 

Expulsée discrètement sur les hardes de la misère

Elle grandit sans grandir, dans la froideur de l’oubli.

Son visage, noix perdue sur une terre desséchée,

Semblait insensible à la beauté des saisons

 

Jusqu’à sa rencontre avec un nounours mutilé

Déchet parmi les déchets, mais aussi nouvel ami

A qui elle offrit larmes, confiance et amour

Quelques coutures malhabiles et des yeux dépareillés

 

 

De partout des mains la réclamaient, l’acclamaient,

Elle était star dans le fantasme des hommes

Sur une scène fleurie devant un public de nounours

 

L’hiver fût précoce et particulièrement rude

Ginger perdit la vue puis ses membres bleuirent

La braise enfouie dans son âme mourut à son tour

Feu dérisoire feu d’amour pour son fidèle nounours

 

Sous les yeux horrifiés des gens de la décharge

Le médecin constata le décès tout en notant,

Malgré les chairs brunies et tannées par la bise,

Sur le visage de Ginger la trace discrète d’un sourire.

 

mercredi, 20 juillet 2005

Dans les flaques éparses voyagent les nuages


Il pleut
dehors seulement
par l’unique fenêtre
la ville endormie
le jour semble loin…


Nous avions longtemps roulé
éblouis dans le silence
portés par une conversation
si loin jusqu’aux vagues
nos pieds libérés
frissonnants
de rosée…


Toujours et encore bercés
par tant d’insouciance
ce galop aérien
sur le chemin du temps
de ce temps d’avant…


Il pleut
au cœur de la nuit
dans ce cœur déserté
ce corps étranger
gouvernail échoué
dans le vertige des années
loin de nos rêves
ton sommeil paisible
et la vaine pesanteur
du jour dernier…



mardi, 05 juillet 2005

J’arrive de loin !



J’arrive de loin pour vous dire ceci :
seul, je me présente à vous,
mais continuez donc encore
à semer votre ivraie de précarité
dans notre vie chaque jour moins humaine
détournez par médias interposés
notre attention pour mieux nous flouer
tandis que vous lorgnez avide
sur le prochain scrutin
vous semblez juste oublier vos devoirs citoyens
pour lesquels nous vous avons élu
non point festoyer avec les puissants
mais venir soulager nos misères et défendre le faible
favoriser du lien là où règne exclusion et haine
mais vous semblez ailleurs tandis que je vous parle
vous avez l’œil rivé sur l’horloge…

J’arrive de loin, mais demain,
nous viendrons en masse et de plus loin encore,
vous dire que votre temps est bien fini
et qu’un long exil vous attends désormais !



lundi, 28 mars 2005

Je vous ai rencontrée !



C’était une de ces soirées où l’on va sans trop savoir pourquoi. Une soirée sans espoir. Lui, mon soit-disant meilleur ami qui sort depuis deux ans avec mon ex, m’a donc invité pour une fête en l’honneur de la sortie de son dernier roman. Elle a pris du poids et est devenue, à mes yeux du moins, d’une vulgarité qui m’aide aujourd’hui à surmonter mes deux années de déprime. Depuis huit longs mois que je suis au chômage, j’essaie de reprendre mon activité de scénariste, mais après une coupure de plus de quinze ans (avec elle !), j’ai perdu toutes mes relation dans ce milieu. Pour tout dire, j’ai de plus en plus de difficultés à écrire !

Au milieu d’une conversation à propos d'un de ces voyages aux tropiques qui rasent tout le monde mais permet de faire semblant de prêter intérêt à quelque chose, on sonne à la porte. J’ouvre, un bouquet de fraîcheur, un sourire… C’était vous !

Quelques semaines plus tard, tous ces jours à penser à vous, rien qu’à vous, à vous seulement, le jour, la nuit… Je vous croise dans les allées du Jardin du Luxembourg, un carton à dessin sous le bras. Autour d’un verre l’après midi défile, nos cheminements, nos rêves et nos déceptions aussi…

Vous souvenez-vous lorsque je vous ai raccompagnée, nous croisâmes un couple de personnes âgées qui nous ont sourit, un de ces sourire de complicité qui m’a carrément fait rougir ! Mais vous aussi je crois bien ! Sans même se parler, nous avions la même intuition. Au pied de votre immeuble, j’ai souhaité vous revoir au plus tôt. Vous m’apprîtes votre départ dès le lendemain pour Pointe-À-Pitre, où vous veniez d’être nommée professeur d’arts plastiques.

Je n’ai, en fait, jamais écrit de scénario, mais la Guadeloupe nous a accueillis et nous avons gardé, dans un recoin de notre cœur le souvenir de cette soirée où vous êtes venue sans trop savoir pourquoi, une soirée sans espoir. Notre soirée !




Larmes de couleurs




Cette aquarelle, accrochée dans notre salon, est le seul bien que ma femme a hérité de son oncle. Il était peintre à ses loisirs et chirurgien de profession. Sa maison était une vraie galerie que ses enfants pillaient consciencieusement à chacune de leurs visites.

Je n’ai rencontré ce personnage singulier qu’une seule fois, nous étions alors fiancés et il semblait beaucoup apprécier sa nièce. Outre ce sympathique point commun entre nous, il y avait aussi sa sensibilité artistique, il était non seulement peintre mais aussi un excellent pianiste avec une sensibilité de poète. Il me fit forte impression et j’ai longtemps regretté ces vilaines brouilles entre ses enfants et leurs cousins qui nous ont éloigné de sa maison si accueillante.

Lorsque je regarde ce paysage qui montre l’entrée de la propriété de l’oncle de ma femme, je suis frappé par le paradoxe qui s’en dégage. Le maison semble en retrait par rapport aux barrières et au portail en fer forgé qui campe majestueusement au premier plan. Ce portail pourtant n’a jamais été fermé à quiconque mais jamais nous ne l’avons franchis de nouveau.

Ma femme, que j’ai questionné lorsqu’elle a reçu ce legs, a eu ce regard un peu voilé, sans doute un bonheur d’enfance à sauvegarder par la distance. Avant sa mort, le vieil homme qui avait suivi une énième thérapie pour se sortir de l’alcoolisme, était devenu taciturne et amer. Cet homme devait rester pour elle ce merveilleux père qui aimait ses enfants et sa famille d’un amour sans limites.

Sur la peinture, un personnage se tient à distance de l’entrée. Le choix de cet unique tableau me semble constituer un dernier clin d’œil à celle qui l’a aimé et respecté comme un père. Il semble même lui dire « je sais que tu ne viendras plus jamais me rendre visite, mais je continue de penser à toi et t’envoie, par mes larmes, les couleurs du bonheur que je te souhaite ».


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