lundi, 28 mars 2005
L’homme sans ombre
Il n’est pas souhaitable d’avoir à se demander si l’on est encore en vie, pas plus que de se préoccuper de la lumière et de l’obscurité. Seulement voilà, je me trouve privé d’ombre et cela m’affecte à un point tel que seule l’obscurité peut me servir de refuge. C’est donc dans le royaume des ombres, loin de toute lumière, que je peux enfin me sentir vivant.
Mes parents ont-ils jamais vraiment fait attention à moi ? Quand à mon jeune frère il a cessé de me regarder et me parler lorsqu’il a été à l’école. Pourquoi ne suis-je jamais allé à l’école ? Où ai-je appris à lire, à écrire et à compter ? Ces questions m’ont toujours angoissé…
Malgré ce fardeau de solitude je m’efforce de rester objectif ; j’ai grandi comme tout le monde et j’ai aussi quelques amis. J’exerce depuis quelques années un métier que j’aime, je suis glacier. Dans ma camionnette réfrigérée je propose des sorbets aux fruits et des boules glacées.
Il y a des heures dans la journée et en soirée où les gens du quartier promènent leurs chiens. A chaque fois qu’ils approchent de mon camion ces fidèles compagnons aboient ou grognent de mécontentement. Connaissant l’instinct des animaux, j’ai finalement conclu que les chiens n’aiment pas les personnes sans ombre.
C’était un soir d’hiver que j’ai commencé à perdre le sens de l’orientation. En dehors de mon camion de glaces, l’environnement ne correspondait plus à ce que mes sens me transmettaient. Je me heurtais aux personnes, aux objets, alors que je ne voyais rien, n’entendais rien de leur présence. Ma nervosité était telle que je marmonnais toute la journée.
Les mois passèrent et cela ne faisait qu’empirer. J’ai finalement décidé de me taire et d’être à l’écoute de mon environnement. Il y eu ces odeurs de pollution, ces bruits de circulation, les cris des gens sur le marché et les rires des enfants dans le square. C’était effrayant et merveilleux de sentir tout un monde vivant et en perpétuel mouvement…
Puis vint cette chaude journée d’été où l’on faisait la queue pour m’acheter des glaces. En fin d’après midi, je tirais le rideau et décidais de marcher jusqu’au bord de mer. Je croisait les familles qui rentraient chez elles. Seul sur la plage je contemplais le coucher du soleil, prenais conscience de la chaleur de ses rayons sur mon corps. Un sourire vint illuminer mon visage. J’étais alors en paix.
Une sombre silhouette s’allongea derrière moi. Elle s’étira vers la route puis alla se fondre avec le crépuscule. Un chien s’approcha, tenant dans sa gueule un ballon crevé. Il le posa entre mes pieds et aboya joyeusement jusqu’à ce que je l’empoigne et le lance dans l’eau en disant « va chercher ficelle ! ».
Ma femme était en pleurs et notre enfant se jeta dans mes bras. En ce jour mémorable, trois ans après mon terrible accident de voiture, j’ai retrouvé mon ombre !
15:25 Publié dans Balancement des jours | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note



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